[MasterAIW] Internet, retour sur les origines et la "philosophie" du Web, par Michel Elie

Francois Taddei taddei at necker.fr
Fri Dec 25 04:28:47 CET 2009


Un papier dans le monde intéressant !
Je serai ravi d'inviter un pionnier dans ce gene au cri si vous savez 
comment rentrer en contact avec lui

Internet, retour sur les origines et la "philosophie" du Web, par Michel 
Elie
LE MONDE | 24.12.09 | 12h49  •  Mis à jour le 24.12.09 | 12h49


Ces temps-ci, on célèbre les anniversaires de faits qui ont bouleversé 
le monde : les 80 ans de la précédente crise financière, les 70 ans de 
la déclaration de la deuxième guerre mondiale ou les 20 ans de la chute 
du mur de Berlin. C'est aussi l'anniversaire de la mise en service du 
réseau de l'Agence des projets de recherche du département de la défense 
américain (ARPA).
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Le 29 octobre 1969, dans la salle de calcul du département informatique 
de l'université de Californie à Los Angeles (UCLA), il n'y a ni 
journaliste, ni photographe, ni homme d'affaires. Simplement une bande 
d'étudiants, doctorants, leurs professeurs et un ingénieur de la société 
BBN à qui a été confié le développement du logiciel des commutateurs de 
paquets du réseau. Le professeur Leonard Kleinrock est aux commandes, 
entouré des étudiants du groupe de travail sur le réseau (NWG), il tape 
sur un simple terminal un premier caractère de l'ordinateur Sigma 7 vers 
celui du Stanford Research Institute (SRI) près de San Francisco, puis 
un deuxième. Au troisième, le logiciel "plante". C'était il y a quarante 
ans. J'étais le seul européen de la bande.

Un projet utopique, animé par des universitaires, sans participation 
industrielle, prenait corps. Nous avions plus ou moins conscience de 
participer à l'émergence d'un projet riche en promesses. Aucun n'aurait 
pourtant osé imaginer l'avenir de l'Internet. A travers maints 
rebondissements, du réseau de l'ARPA (le nom d'Arpanet n'apparaît qu'en 
1972) au "Web 3.0", l'Internet s'est depuis imposé comme un outil 
incontournable du monde d'aujourd'hui et de demain, si l'on en croit les 
projections de Joël de Rosnay pour le Web 4.0.

Quels caractères génétiques ont donc permis à cette petite pousse de 
devenir un tel baobab ? Sa chance a bien sûr été la mise en oeuvre des 
technologies de communication numériques, de la miniaturisation des 
circuits et l'enclenchement du cercle vertueux, d'une technologie 
reproductible et de plus en plus dense, proposée à un public de plus en 
plus large, et donc de moins en moins coûteuse. Sa chance a aussi été la 
déréglementation des télécommunications et la mondialisation de 
l'économie, dont il a, par ailleurs, été un outil stratégique. Mais 
pourquoi l'Arpanet et son successeur l'Internet ont-ils finalement 
balayé les projets concurrents ?

Les ingrédients du succès étaient déjà dans l'embryon du réseau ARPA né 
de la rencontre de visions, d'objectifs et de personnalités divers, 
voire contradictoires : militaire, universitaire ou libertaire. Le souci 
d'inspiration militaire était l'invulnérabilité, d'où le choix, pour le 
réseau de transmission, de la technique de la commutation de paquets : 
l'information peut passer par n'importe quel chemin d'un réseau maillé 
de commutateurs de paquets ; si l'un d'eux est détruit, les 
communications ne sont pas perturbées.

Les universitaires ont fourni les premiers sites, développé des 
spécifications en toute indépendance des constructeurs et des grands 
opérateurs de télécommunications, inventé les premières applications. 
Les contrats de l'ARPA leur assuraient l'indépendance financière 
nécessaire. Le partage des ressources, en matériel, logiciels, données 
ainsi que des ressources humaines était un objectif majeur. S'y ajoute 
une culture de l'échange. Le réseau devient vite aussi un moyen de 
soumettre à la communauté des utilisateurs des algorithmes à vérifier, 
des programmes à tester, des données à archiver. Il deviendra un levier 
pour les promoteurs du logiciel libre. Il a su galvaniser des énergies 
et des intelligences désintéressées, individuelles et collectives.

Enfin, les jeunes chercheurs de l'UCLA n'étaient pas insensibles à l'air 
du temps libertaire qui y régnait. L'hiver 1969-1970 fut aussi celui de 
la contestation dans les universités américaines : une sorte de Mai 68 
sur fond de guerre du Vietnam de plus en plus mal supportée par les 
étudiants et de révolte des minorités ethniques. La philosophie qu'ils 
ont inoculée au réseau à travers ses spécifications était fondée sur 
l'indépendance, la liberté, la transparence, le partage et le pragmatisme.

Dès le départ, en mai 1968, ils ont institutionnalisé un système de 
spécifications ouvertes et publiques, basées sur la compétence, la 
reconnaissance mutuelle et le consensus, qui s'est révélé par la suite 
être l'un des facteurs de succès majeurs du projet. Les "request for 
comments" (RFC) ont défié le temps : 5 689 RFC ont été publiés en 
quarante ans, et toujours avec la même sobriété de présentation. 
L'ensemble des RFC aujourd'hui disponible sur l'Internet constitue une 
extraordinaire "mémoire" du processus collectif de construction et 
d'évolution du réseau.

La liberté d'expression deviendra un cheval de bataille des pionniers de 
l'Internet : sur le réseau, tout doit pouvoir se dire, il est "interdit 
d'interdire" ; à chacun de faire montre d'esprit critique, de filtrer et 
de recouper l'information. L'usage initial exclusif de la langue 
anglaise montre combien ces gènes étaient monoculturels...

Vingt ans après sera introduit par une équipe de recherche européenne le 
World Wide Web, la Toile sur laquelle on peut naviguer en suivant des 
liens qui relient les informations, où qu'elles se trouvent. Cette 
application viendra compléter les atouts de l'Internet, et lui permettra 
de faire son entrée au début des années 1990 sur la scène politique, 
économique, sociale et sociétale mondiale, et d'éliminer les réseaux 
industriels concurrents.

Leur pragmatisme enfin est bien caractérisé par la célèbre affirmation : 
"Nous récusons rois, présidents et vote. Nous croyons au consensus et 
aux programmes qui tournent."

Le succès de l'Internet, nous le devons aux bons choix initiaux et à la 
dynamique qui en a résulté : la collaboration de dizaine de milliers 
d'étudiants, ou de bénévoles, telles par exemple ces centaines de 
personnes qui enrichissent continuellement des encyclopédies en ligne 
telles que Wikipédia. En France, certains avaient détecté la jeune 
pousse prometteuse, avaient vu dans l'Arpanet un signal faible, porteur 
d'avenir. Malheureusement ceux qui perçoivent ne sont pas ceux qui 
décident, et ceux qui proposèrent une approche calquée sur l'Internet ne 
furent pas suivis : en s'en tenant à des arguments techniques 
économiques, ou d'indépendance nationale, avec Transpac puis Teletel, et 
tout en marquant des points sur le court terme, on a choisi le repli sur 
notre pré carré, et ignoré les ressorts humains qui ont permis à 
l'Internet de finalement l'emporter.

L'Internet a été au fil des ans une création continue qui a su minimiser 
les contraintes d'usage. Il offre des outils puissants et accessibles à 
tous, ce qui a largement profité à des organisations ne disposant pas de 
moyens financiers importants pour communiquer : le secteur associatif en 
a ainsi été un grand bénéficiaire, quand il a su se l'approprier. 
Aujourd'hui l'Internet est devenu un outil stratégique de la solidarité 
mondiale, peut-être la source d'une citoyenneté plus participative, même 
s'il ne faut pas être naïf : peuvent s'y exprimer le bien et le mal, le 
narcissisme et la convivialité, l'ordre ou le désordre.

Néanmoins, pourquoi ne pas dédier ce quarantième anniversaire à ces très 
nombreux contributeurs passionnés mais restés obscurs, qui, au fil des 
années, ont consacré leur temps libre, jour et nuit, à tisser cette 
Toile, en lui apportant un élément de structure, ou de contenu, la 
gorgeant de leur savoir-faire et de leurs connaissances, l'animant et 
l'imposant comme l'outil du savoir et de la communication universels.

En reconnaissance de ce rôle pionnier, l'usager doit pouvoir conserver 
un droit de regard sur le Net et ses évolutions, dont il est 
codétenteur. Au moment où l'Internet devient un pilier incontournable de 
l'organisation de notre société, où le développement d'une culture 
démocratique sur le Net pourrait être menacé, et où leur accessibilité 
pourrait être le prétexte pour des entreprises à but lucratif de 
s'approprier des composants de ce qui jusqu'à maintenant était considéré 
comme des biens communs, la Toile doit être reconnue comme un bien 
public, et la liberté d'y accéder comme un droit fondamental.

Michel Elie, observatoire des usages de l'Internet.


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